"Dictionnaire des Concepts Nomades en Sciences Humaines"

24.08.2010
By: Swiss correspondent
The following text presents the new book "Dictionnaire des Concepts Nomades en Sciences Humaines" (2010), edited by Olivier Christin, which results from the project ESSE (2003 - 2009). In discussing and interpreting the "cultural significations" of different notions, the "Dictionnaire des Concepts Nomades des Sciences Sociales" (Métailié, 2010) contributes to laying the basis of a rational dialogue among social scientists in Europe, beyond cultural, national, social or other barriers. The foreword reprinted here has been writted by Franz Schultheis (1).

Le dictionnaire des sciences sociales européennes coordonné et présenté ici par Olivier Christin est issu d’ un contexte de recherche et de réflexion collectif plus large, à savoir le réseau international «Pour un espace des sciences sociales européennes» (ESSE). Sur les traces d’un programme de recherche conçu par Pierre Bourdieu, une centaine de chercheurs venant de nombreux pays et disciplines diverses ont commencé en 2003 à développer un projet de travail collectif se proposant d’analyser les conditions de possibilité et de réalisation d’un espace européen de la recherche en sciences sociales et humaines et d’identifier les barrières qui s’opposent à son émergence. Comment comprendre pourquoi l’on ne se comprend pas toujours quand on entre dans des échanges ou des coopérations scientifiques transnationales, comment entendre les malentendus entre chercheurs ou s’entendre pour les surmonter? Telle fut une des interrogations épistémologiques de départ du réseau ESSE. A travers une approche systématiquement comparative de l’histoire des sciences sociales et humaines dans chaque espace national européen, ESSE voulait se donner les moyens d’identifier les divergences et les convergences interculturelles qui prévalent à l’intérieur de l’espace européen, de mettre en lumière les obstacles et les filtres qui ont empêché ou freiné une libre circulation des idées. ESSE visait à mettre en place les conditions et les pratiques sociales d’un dialogue rationnel entre les participants. Pour ce faire, l’ambition était de poser les bases épistémologiques d’un véritable comparatisme, seul moyen de contribuer à la formation d’un espace européen de la recherche en sciences sociales. Cela semblait indispensable, car les sciences sociales européennes semblaient et semblent toujours en retard par rapport aux transformations rapides des réalités sociales par le processus de mondialisation et la constitution d’un espace européen supra-national. Afin de rompre avec les conditions qui font obstacle à ce qu’on est en droit d’attendre des sciences sociales contemporaines, il a semblé qu’il convenait de mener parallèlement et conjointement deux chantiers scientifiquement intégrés: - une étude générale sur un objet apparemment des plus internationaux: la production et la circulation des œuvres littéraires et artistiques en Europe; - une étude sur la genèse de l’espace des sciences sociales en Europe dont l’autonomie est relativement faible tant par rapport aux facteurs économiques et politiques dans chacun des pays concernés. C’est dire combien le rôle des Etats nationaux dans ces deux domaines serait à étudier. Cette double approche était ensuite renforcée par une analyse simultanée des outils des sciences sociales utilisés afin de contrôler et maîtriser tout ce qu’ils doivent à leurs conditions sociales. L’analyse des espaces de production des discours scientifiques exige de la part de l’analyste un effort de distanciation souvent difficile, sinon impossible, tant les observés et l’observateur partagent un même langage, porteur de présupposés similaires et de règles de production analogues, tandis que ceux qui prennent un point de vue extérieur sur un tel espace, quant à eux, se voient confrontés au problème de devoir capter ces discours à partir d’ une compréhension basée sur d’ autres codes culturels et d’ autres catégories d’ entendement et d’ interprétation en courant le risque de produire des déformations ethnocentristes. L’Espace des Sciences Sociales Européen a été conçu pour tenter de franchir ce cercle épistémique afin de mettre en évidence les conditions de possibilité des phénomènes étudiés par les sciences sociales et humaines. S’inspirant de l’idéal politique européen, ESSE visa à tisser un dense réseau d’échange et de collaboration entre des chercheurs issus de disciplines et de traditions nationales différentes. Ce dispositif d’internationalisation de la vie culturelle, en visant à créer une scène intellectuelle européenne, que Bourdieu appelait de ses vœux, allait multiplier les occasions de mise à distance de ce qui va de soi pour les communautés scientifiques impliquées. Ces dernières dépendent de l’existence et de la transmission de schèmes de catégorisation et d’action qui permettent aux participants de s’accorder sur des «terrains de rencontre et terrains d’entente, problèmes communs et manières communes d’aborder ces problèmes communs» (Bourdieu). En réunissant des intellectuels de discipline et de nationalité diverses, l’objectif d’ESSE était ainsi de donner à chacun la possibilité d’emprunter un regard externe sur sa propre pratique, un regard qui dénaturalise les a priori qui structuraient, à leur insu, leurs recherches. Les colloques, conférences, publications et écoles doctorales organisées par ESSE obligeaient, dans une prise de conscience parfois douloureuse, «à apercevoir que, à travers l’inculcation de schèmes cognitifs arbitraires, contingents, historiques, l’école a inscrit dans la pensée, dans ses automatismes les plus patents, mais aussi dans ses improvisations en apparence les plus libres, tout un corps opaque d’impensé, fossilisé, naturalisé, auquel, paradoxalement, seule l’historicisation peut redonner vie, dont seule l’historicisation peut libérer».(2) La confrontation de scientifiques issus de diverses traditions nationales constitue ainsi un autre avantage que le collectif ESSE entend mettre à profit. Bien que ce soit, là encore, la mise en évidence d’un inconscient cognitif qui est visée, l’inconscient dont il s’agit renvoie cette fois-ci aux catégories nationales de pensée. La mise en œuvre d’un dialogue rationnel entre des chercheurs porteurs de traditions nationales différentes offre une chance de dévoiler, en particulier grâce à un travail «d’anamnèse historique», les structures des inconscients culturels nationaux.(3) L’espace de discussions critiques que constitua ESSE favorisa notamment la mise en place d’une histoire comparée des différentes disciplines humaines et sociales susceptible de nous «libérer des modes de pensée hérités de l’histoire en donnant les moyens de s’assurer une maîtrise consciente des formes scolaires de classification, des catégories de pensée impensées et des problématiques obligées d’enseignement» (ibid.). C’est donc à un travail de dénaturalisation des modes d’action et de pensée que l’entreprise de comparaison nationales et disciplinaire que nous invite ESSE au sein d’un programme international de recherche soutenu financièrement par la Communauté Européenne. Le dictionnaire soumis ici aux lecteurs représente de façon idéal typique un tel instrument de réflexivité critique. Au lieu de passer, comme l’ on a l’habitude de la faire, par des traductions de notions historiographiques établies dans un contexte linguistique particulier et de leur faire «passer» les frontières en les assimilant par des concepts à première vu synonymes, mais bien souvent dotées de champ sémantiques différents, ce livre propose de décrire justement ce qui ne passe pas, ou mal, ce qui résiste, paraît étrange ou étranger. Olivier Christin et son équipe formé majoritairement de jeunes chercheurs venant de différents pays européens, ont fait le choix de garder intact ces notions originales et d’analyser et interpréter par une démarche compréhensive systématique leur «significations culturelles» (Kulturbedeutungen: Max Weber) respectives. Chaque membre du réseau jouait le rôle d’informateur ethnographique pour ses collègues «étrangers» en empruntant la voie d’ une traduction non simplement «linguistique» mais «sémantique» et réflexive par rapport au contexte d’ émergence et d’ utilisation de la notion visée. En évitent de prendre le raccourci par une traduction mécanique et bien souvent artificielle et fallacieuse, le groupe de chercheurs dirigés par Olivier Christin s’est transformé en dispositif de «communication interculturelle» méthodique en mettant systématiquement à distance les notions «autochtones» et leurs fausses évidences. Par-là, ce réseau à mis en pratique à sa façon l’idée de l’ «intellectuel collectif» que Bourdieu appelait de ses vœux et ouvert un grand chantier de recherche et de réflexion critique invitant d’autres groupes à poursuivre. La démarche méthodique présentée ici avec beaucoup de maitrise ouvre la voie à un renouvellement du comparatisme interculturel par des approches qualitatives et compréhensives, qui trop longtemps se sont trouvées dominées par l’usage d’ indicateurs statistiques abstraits et artificiels, comparant des «chiffres» sans les «lettres» indispensables pour leur compréhension et interprétation adéquate. Par-là, ce type de travail de recherche pourrait s’avérer essentiel pour la construction d’ un Espace des sciences sociales européennes sans frontières.

 

(1) Coordinateur du réseau ESSE

(2)  Bourdieu, P.: L’inconscient d’ école , In: ARSS, Paris 2000, No. 135, 3-5.

(3)  Bourdieu, P.: Les conditions sociales de la circulation internationale des idées, In: Cahiers d’histoire des littératures romanes, 1-2, 1990,7.